L'ellipse



    Dans son incontournable ouvrage sur la Bande Dessinée « L'art invisible » (lisez-le absolument !), Scott Mac Cloud attire notre attention sur un mécanisme qui, d'après lui, est fondamental en matière de lecture de B.D. : l'ellipse. Voici comment Mac Cloud l'explique : « Les cases d'une bande dessinée fragmentent à la fois l'espace et le temps, proposant sur un rythme haché des instants qui ne sont pas enchaînés. Mais notre sens de l'ellipse nous permet de relier ces instants et de construire mentalement une réalité globale et continue. » Par exemple :


"L'art invisible" (c) Vertige Graphic


    « L'ellipse volontaire que pratique le lecteur est le moyen fondamental par lequel la bande dessinée peut restituer le temps et le mouvement. »

    En fait, beaucoup de choses se passent dans l'espace entre les cases (nommé en anglais « caniveau »).


    Mac Cloud distingue six types d'enchaînements entre deux cases :


Jojo (c) Dupuis
De moment à moment : l'action a très peu changé entre les deux cases





Laïyna (c) Dupuis
D'action à action : la progression de l'action est plus forte



Jérome K. Jérome Bloche (c) Dupuis
De sujet à sujet : il y a un changement de focalisation à l'intérieur du même thème.
Le lecteur doit établir des rapports entre les cases pour que l'action ait un sens





Jimmy Boy (c) Dupuis
De scène à scène : les cases ont des contenus très éloignés,
un raisonnement déductif est souvent indispensable pour comprendre les enchaînements





"L'art invisible" (c) Vertige Graphic
De point de vue à point de vue : la notion de temps est évacuée en grande partie,
cet enchaînement rend compte des différents aspects d'un endroit, d'une atmosphère



Et enfin la solution de continuité : deux cases juxtaposées sans aucun rapport logique entre elles
(et il n'y a pas d'exemples dans ce cas là).


    Il est évident que ces différents enchaînements ne demandent pas le même type d'efforts de compréhension au lecteur, et que la façon dont l'auteur va utiliser tel ou tel d'entre eux jouera sur la complexité de la lecture.

    Par ailleurs, l'étude que fait Mac Cloud de diverses bandes dessinées montre qu'en occident les auteurs utilisent surtout les enchaînements 2, 3 et 4, aussi bien dans les comics comme Superman que dans Tintin. Les B.D. japonaises, par contre, s'écartent du schéma européen, utilisent souvent les enchaînements 1 et surtout 5. Contrairement aux B.D. européennes, elles tendent à insister beaucoup plus sur l'état que sur le mouvement. Un des secrets de leur succès en occident et en France ?




Page suivante Retour à l'accueil